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Lettres au Premier Ministre Harper

Plusieurs lettres ont été adressées au Premier Ministre Stephen Harper.  En voici une de l’auteur metteur en scène Wajdi Mouawad et une autre de Robert Lepage.

Lettre à Stephen Harper – La rive miroir
par Wajdi Mouawad, Fonctionnaire pour l’État canadien
Le Devoir, Édition du mercredi 27 août 2008
http://www.ledevoir.com/2008/08/27/203004.html

«Monsieur le premier ministre. Nous sommes voisins. Nous travaillons chacun d’un côté de la rue. Vous êtes premier ministre au Parlement canadien, et moi, juste en face, auteur, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre français du Centre national des arts (CNA). Je suis donc, tout comme vous, un fonctionnaire de l’État travaillant pour le gouvernement fédéral, un collègue en somme.
Je profiterai alors de cette position privilégiée pour, m’entretenant avec vous de fonctionnaire à fonctionnaire, évoquer l’annulation des programmes de subventions fédérales dans le domaine de la culture, et à laquelle votre gouvernement vient de procéder. En effet, suivant de près cette affaire, j’en suis arrivé à quelques conclusions que je me permets de vous communiquer publiquement, ce débat devenant lui-même, vous en conviendrez, d’intérêt public.
La symbolique
Premièrement, il apparaît nécessaire que vous vous entouriez de quelques conseillers qui sauront être attentifs à l’aspect symbolique des gestes de votre gouvernement. Vous le savez sans doute, mais il est bon de le rappeler, chaque geste public raconte non seulement ce qu’il est, mais aussi ce qu’il symbolise.
Par exemple: un premier ministre qui ne se déplace pas pour la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques en Chine, arguant d’un horaire trop chargé, n’empêche nullement le fait que, sur le plan symbolique, son absence puisse signifier aussi autre chose. Elle peut signifier qu’il désire poser le Canada comme un État appuyant les revendications du Tibet. Ou encore elle s’apparente à un signe de protestation contre la manière avec laquelle les droits de l’homme sont considérés par Pékin. Si ce premier ministre s’obstine à n’évoquer qu’un calendrier chargé pour expliquer son absence, qu’il le veuille ou non, celle-ci aura une portée symbolique qui engage tout le pays. Le sens symbolique d’un geste public primera toujours sa raison technique.
Déclaration de guerre
La semaine dernière, votre gouvernement a réitéré cette manière unidimensionnelle de gouverner, cette fois-ci sur le plan intérieur, en effectuant des compressions dans des programmes de subventions destinées au milieu culturel. Un geste budgétaire, insistez-vous, mais qui provoque une onde de choc ressentie par le milieu artistique — à tort ou à raison, cela reste à voir — comme une expression de votre mépris à son égard. La confusion avec laquelle vos ministres ont tenté de justifier ces compressions et leur refus de rendre publics les rapports des programmes annulés n’ont fait que confirmer la portée symbolique de ce mépris. Vous venez de déclarer la guerre aux artistes.
Or, et c’est la seconde chose que je voulais, de fonctionnaire à fonctionnaire, vous dire: aucun gouvernement, en méprisant les artistes, n’a été en mesure de se relever. Aucun. Les ignorer, les soudoyer, les récupérer, les acheter, les censurer, les tuer, les envoyer dans des camps, les emprisonner, les surveiller, les détester, oui, mais les mépriser, non. Cela équivaut à briser un pacte étrange, scellé depuis longtemps, entre art et politique.
Le mépris
Art et politique s’haïssent et s’envient, s’attirent et se détestent depuis toujours, et c’est dans cette dynamique que bien des idées politiques naissent, dans cette dynamique que, parfois, des chefs-d’œuvre voient le jour. Or, votre politique culturelle ne provoque qu’une profonde consternation. Ni haine, ni détestation, ni envie, ni attirance: rien qu’un abasourdissement devant le vide accablant qui anime cette politique.
Ce vide entre vous et les artistes, d’un point de vue symbolique, signifie que votre gouvernement, le temps qu’il durera, ne verra naître ni idée politique, ni chefs-d’œuvre, tant vous ne semblez pas croire à la valeur de ce que vous méprisez. Le mépris est un sentiment souterrain, mélange de jalousie et de peur non assumées envers ce que l’on méprise. De tels gouvernements ont existé, mais ils n’ont pas tenu, car un gouvernement, même le plus détestable, ne peut durer qu’en ayant le courage d’affirmer ce qu’il est.
Pourquoi, au juste?
Quelles sont les raisons de ces compressions en tout point semblables à celles que vous avez opérées l’an dernier auprès de la plupart des ambassades canadiennes qui ont vu leur programme culturel diminué pour ne pas dire annulé ? Vous réalisez une économie budgétaire qui équivaut à un pourcentage ridicule par sa petitesse, et les votes que ces choix pourraient vous apporter vous sont déjà acquis. Pour quelle raison alors vous acharnez-vous à attrister l’artiste le privant de quelques-uns de ces outils? Que cherchez-vous à é(at)teindre?
Votre silence et vos gestes font craindre le pire, car, finalement, on se surprend à croire que ce mépris, exprimé à travers ces compressions, soit réel et que vous n’avez que dégoût pour ces gens, ces artistes, qui passent leur temps à le perdre en dépensant l’argent du bon contribuable qui, lui, au lieu d’oeuvrer, va au labeur.
Malgré cela, je n’arrive pas à comprendre votre raisonnement. Bien des politiciens, depuis cinquante ans, mettent tout en oeuvre pour dépolitiser l’art, lui ôter sa portée symbolique. Ils tentent l’impossible pour délier ce lien qui rattache l’art à la politique. Ils réussissent presque! Or, vous, en une semaine, vous ébranlez ce travail de chloroformisation en réveillant le milieu culturel, francophone comme anglophone, d’un océan à l’autre. Même s’ils sont marginaux et négligeables sur le plan politique, il ne faut jamais sous-estimer les intellectuels, sous-estimer les artistes; sous-estimer leur capacité à vous nuire.
Un grain de sable tout puissant
Je crois, cher collègue, que vous venez de placer, vous-même, le grain de sable qui pourrait faire dérailler toute l’architecture de votre prochaine campagne électorale. La culture en effet n’est qu’un grain de sable, mais c’est justement là sa force, son front silencieux. Elle n’opère que dans le noir. C’est sa légitime puissance.
C’est plein de gens incompréhensibles, mais doués de parole. Ils ont de la voix. Ils savent écrire, peindre, danser, sculpter, chanter, et ils ne vous lâcheront pas. Démocratiquement parlant, ils veulent l’anéantissement de votre politique. Ils ne s’épuiseront pas. Comment pourront-ils?
Comprenez-les: ils n’ont pas eu de but collectif clair depuis si longtemps, depuis si longtemps pas eu de cause commune à défendre. En une semaine, en ne contrôlant pas ou mal la portée symbolique de vos gestes, vous venez de leur offrir la passion, la colère, la rage.
Dans le brouillard
La contestation qui aura lieu aujourd’hui et à laquelle ma lettre s’ajoute n’est qu’une des premières manifestations d’un mouvement que vous venez de mettre vous-même en branle: un nombre incalculable de textes, de discours, de gestes, de rassemblements, de manifestations vont désormais se faire entendre. Ils ne s’essouffleront pas.
Ceux-là seront peut-être, à l’instar de ma lettre, défaillants, mais, à l’intérieur de chaque mot, il y aura une étincelle enragée, ranimée, et c’est précisément l’addition de ces petits instants de feu qui formera le grain de sable dont vous ne pourrez pas vous débarrasser. Cela ne se calmera pas, la pression ne diminuera pas.
Monsieur le premier ministre, nous sommes voisins. Nous travaillons chacun d’un côté de la rue. Seul le Monument aux morts nous sépare et c’est juste, puisque art et politique ont toujours été le miroir l’un de l’autre, chacun sur une rive, se mirant dans l’autre, séparés par ce fleuve où la vie et la mort sont pesés à chaque instant.
Nous avons beaucoup de choses en commun, mais un artiste, contrairement à l’homme politique, n’a rien à perdre, car ce n’est pas lui qui fait les lois; et si c’est le premier ministre qui change le monde, l’artiste, lui, il le fait voir. Ne contribuez donc pas, par votre politique, à nous rendre aveugles, Monsieur le premier ministre, n’ignorez pas la rive miroir, ne nous plongez pas davantage dans le brouillard, ne nous diminuez pas.»

Wajdi Mouawad

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La chasse aux artistes
Par Robert Lepage

Ce message de Robert Lepage, directeur artistique de la compagnie Ex Machina, a été lu lors du rassemblement organisé par le Mouvement pour les arts et les lettres, mercredi 3 septembre 2008 à Québec, pour la dénonciation des compressions budgétaires du gouvernement conservateur dans le secteur des arts et de la culture.

Depuis le début de la saison de la chasse aux artistes, le 8 août dernier, des voix extraordinairement diverses se sont élevées un peu partout au Canada pour souligner la profonde bêtise des coupures de programmes de soutien à la culture annoncées à répétition par le gouvernement conservateur.   Des pages éditoriales des grands quotidiens jusqu’aux regroupements d’artistes, en passant par le Conseil des Arts du Canada ou le Conference Board, des arguments excessivement bien documentés ont fait ressortir l’importance économique, diplomatique et identitaire de la production artistique québécoise et canadienne.   Mais de toute évidence, si le chasseur sait viser – quinze programmes tués ces derniers mois ! – il est un peu dur d’oreille. Tandis que ces figurants que sont les ministres Verner, Fortier, Cannon et Blackburn regardent le train passer la bouche ouverte et les bras croisés, le chef d’un gouvernement minoritaire – élu, rappelons-le, par à peine 18% de la population canadienne – décide de gratter le dos des éléments les plus réactionnaires de son parti, et s’arroge le droit de bûcher dans des programmes dont l’impact et la rigueur ont été confirmés encore tout récemment.   Le gouvernement Harper a peut-être le droit légal d’éliminer tous les programmes de subventions qui obsèdent ses députés les plus intolérants. Mais nous avons, je crois, le devoir de répéter – en particulier d’ici à la très prochaine élection générale – à quel point les choix courants de ce gouvernement ne reposent sur aucun argument rationnel, et à quel point leur légitimité est fragile.

Il y a une quinzaine de jours, le Globe and Mail a obtenu, grâce à la Loi sur l’accès à l’information, la copie d’un avertissement – confidentiel, bien sûr – adressé par le gouvernement Harper aux organisateurs des Jeux olympiques de Vancouver : les cérémonies d’ouverture devront refléter adéquatement les valeurs et priorités du gouvernement du Canada. Comprenons-nous bien : pas les valeurs des citoyens canadiens, mais bien celles d’un gouvernement dont M. Harper espère sans doute qu’il soit conservateur et majoritaire.

À la lumière des coupures récentes, à la lumière des promesses confuses et incomplètes de vagues programmes de remplacement faites par la ministre du Patrimoine canadien, je tiens à dire, pour ma part, que je ne souhaite pas que la production culturelle canadienne reflète les valeurs et priorités de M. Harper et de ses alliés les plus bornés. Surtout pas.   Oui, la chasse est ouverte. Mais plus qu’une chasse aux artistes, c’est maintenant une chasse aux idées, une course qui vise à censurer la liberté d’expression, à réduire les possibilités de circulation de la culture canadienne à l’étranger, à effacer graduellement du paysage artistique des éléments ‘’gauchisants’’ et ‘’radicaux’’, pour reprendre les termes même de la porte-parole du ministère des Affaires étrangères du Canada.   C’est une chasse morale et idéologique. À nous de rappeler au gouvernement Harper que nos gouvernants sont élus pour représenter l’ensemble d’une population, et non les minorités extrémistes dont ils sont parfois issus. Que nos gouvernants sont les dépositaires temporaires de nos taxes et de notre confiance, que le pouvoir ne leur appartient que dans la mesure où il se fonde sur des valeurs ouvertes et généreuses.

Robert Lepage

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