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Politique : DOC QUEBEC dépose un mémoire à la SODEC

Dès la mise en place par la SODEC du Comité sur les Enjeux du cinéma québécois, DOC Québec faisait parvenir un courrier précisant ses inquiétudes sur la place du documentaire dans ces débats.

Rappelant que : « Le cinéma documentaire représente non seulement un important bassin de réalisateurs et réalisatrices, d’artisans et de producteurs, mais aussi un nombre imposant de longs métrages cinématographiques. En 2012, il y a davantage de longs métrages documentaires québécois que de fictions qui ont pris l’affiche : 41 longs métrages documentaires exploités plus d’une semaine en salle pour 27 films de fiction. », nous insistions sur le fait que le documentaire nous semblait sous-représenté au sein de ce groupe de travail et devait faire pleinement partie des discussions sur l’avenir du cinéma québécois.

En réponse à notre courrier, la SODEC a sollicité DOC Québec, au même titre que plusieurs autres associations professionnelles représentant le milieu cinématographique québécois, à venir s’exprimer en réunion devant le comité et à soumettre un mémoire exposant nos points de vue. C’est le texte de ce mémoire déposé le 18 juillet que nous vous invitons à découvrir ici.

MÉMOIRE DÉPOSÉ PAR DOC QUÉBEC
POUR L’AVENIR DU CINÉMA QUÉBÉCOIS ET DU DOCUMENTAIRE EN PARTICULIER

Suite à la rencontre de DOC Québec avec le Groupe de travail le 4 juillet dernier dans les bureaux de la SODEC, ce document présente les grandes lignes de nos réflexions et propositions quant à la création et à la diffusion des documentaires cinématographiques québécois, et de notre cinéma en général.

À cette rencontre étaient présents :
GTEC Michèle Fortin (présidente-directrice générale, Télé-Québec), Stéphan La Roche (président-directeur général, CALQ), Denis Hurtubise (services de programmation DenHur)
SODEC C. Boucher, C. Loumède, D. Cloutier, L. Lavoie, M. Brazeau
DOC Québec K. Soukup, I. Oliveri, S. Spring, Y. Létourneau

1/ PRÉSENTATION DE DOC QUÉBEC
Il est important de rappeler qui nous sommes, pour mieux comprendre notre rôle dans le milieu audiovisuel.
DOC Québec est le chapitre québécois de l’Association des Documentaristes du Canada qui compte près de 700 membres actifs, dont environ 120 au Québec. Nous représentons surtout des producteurs et des réalisateurs, mais aussi des artisans, qui travaillent sur des films indépendants, parfois « artisanaux », parfois « commerciaux ». La plupart se situent entre les deux, combinent différentes approches et beaucoup d’entre eux visent à la fois le cinéma et la télévision.

Le comité exécutif que nous présidons est formé de 12 membres passionnés et impliqués dans la communauté – tous sont bénévoles – et nous nous rencontrons au moins une fois par mois pour travailler sur les enjeux de financement, de diffusion et d’accessibilité du genre documentaire.
Nous travaillons en lien avec les différentes organisations telles que l’Observatoire du documentaire, l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM, anciennement APFTQ), le Regroupement des distributeurs indépendants de films du Québec (RDIFQ), etc. Nous collaborons également avec les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), avec qui nous avons cofondé le premier marché documentaire francophone au Canada, le Doc Circuit. L’année dernière aux RIDM, nous avons initié et mené la création du Prix Magnus Isacsson, qui est attribué à un réalisateur émergent pour un film témoignant d’une conscience sociale. Hot Docs, le plus grand festival documentaire en Amérique du Nord, fut fondé par l’organisme national DOC et 49% des sièges du conseil d’administration sont réservés aux membres de l’association.

Depuis plusieurs années nous sommes mandatés par les Prix Jutra pour les mises en nomination des documentaires cinématographiques, à travers un processus solide.
Nous faisons de la représentation dans le milieu auprès de la SODEC, de l’ONF, de Téléfilm Canada, du FMC, de Cinéma Québec, etc. Nous avons participé, entre autres, aux audiences du CRTC lors de l’acquisition d’Astral par Bell et lors du renouvellement de licence de SRC/CBC. Nous comparaissons devant les comités parlementaires sur des questions touchant la politique de production cinématographique et télévisuelle tel que le droit d’auteur.

Afin de servir la communauté, stimuler la création et relayer les changements qui s’opèrent dans le milieu, nous organisons plusieurs fois par année des classes de maîtres (Michel Brault, Denys Arcand, Peter Wintonick…), des 7@9 liés aux enjeux du cinéma et de la télévision (avec par exemple, le Conseil des Arts du Canada, l’AQTIS, des diffuseurs…) et des ateliers en profondeur comme en écriture documentaire, en recherche d’archives, en création de webdoc, etc.
Enfin, notre bulletin de nouvelles mensuel est distribué à plus de 1 300 personnes.

2/ LE CONTEXTE DE CETTE RENCONTRE
Votre Groupe de travail cherche à faire avancer le cinéma québécois tant au niveau de la création, de la production et de la diffusion, avec des objectifs culturels ou commerciaux. Même si nous ne travaillons pas avec les mêmes grandeurs de budget, en termes de nombre d’oeuvres produites pour le cinéma, de créateurs et d’artisans dans ce milieu, d’identité culturelle et de rayonnement international, le genre documentaire apparaît comme un incontournable lorsqu’on se pose la question du cinéma québécois.
Nous rappelons que davantage de longs métrages documentaires québécois ont pris l’affiche en 2012 : 41 pour 27 films de fiction. Dérapages a fait plus d’entrées que L’affaire Dumont, Laurence Anyways ou Inch’Allah. Alphée des étoiles plus que Le torrent, Roméo Onze ou Mars et Avril. Ces dernières années, de nombreux documentaires québécois ont fait les manchettes et ont occupé parfois des places enviables au box-office, tels que Roger Toupin, épicier variété, Voleurs d’enfance, Ce qu’il reste de nous, Trou Story, Up the Yangtze, À force de rêves, La nuit elles dansent, Surviving Progress, etc., des oeuvres aussi variées de style et de sens.

Une majorité de ces documentaires ont aussi été diffusés à la télévision et sur d’autres plateformes au Québec comme à l’étranger.
Dans une optique de diversité ET de rentabilité – parce que les documentaires sont moins coûteux en termes de production et de mise en marché – nous cherchons aussi des solutions pour proposer une masse critique d’oeuvres québécoises sur le grand écran ET sur d’autres plateformes, et que celles-ci trouvent leur public, et que les producteurs, artistes et artisans puissent en vivre. Ce dernier point demeure important afin de garder une industrie saine et une création vivante.

3/ LA DIFFUSION DES FILMS QUÉBÉCOIS
Voici quelques propositions sur la diffusion, dont certaines dépassent le cadre du documentaire :
– Encourager les salles de cinéma du Québec à diffuser régulièrement des documentaires en instaurant la « Journée du cinéma documentaire » en offrant aux propriétaires de salles un incitatif financier de type crédits d’impôt.
– Encourager et favoriser la diffusion des oeuvres documentaires sur le plus grand nombre possible d’écrans, qu’importe la plateforme de diffusion, afin de rejoindre le public national et international (salle de cinéma, TV, DVD, VSD/VOD, streaming, salles alternatives, évènements, écoles, festivals, etc.)
Lors de la rencontre, nous avions donné l’exemple de Film Sprout (www.filmsprout.org) comme distributeur alternatif, qui touche directement les communautés de manière « grassroots » et qui présente des films dans les universités, les sous-sols d’églises, les quartiers généraux d’entreprises, etc. Les revenus peuvent être relativement conséquents et les documentaires peuvent ainsi rayonner de manière plus profonde. Cet exemple américain n’est qu’une inspiration parmi d’autres.
Il existe également le modèle hybride tel que l’a employé Open Cinema à Victoria : diffusion en salle augmentée par du « tweeting » en direct et une rencontre sur les médias sociaux après la projection pour poursuivre le débat avancé par le documentaire. Parfois, le visionnement est fait simultanément en ligne.
– Permettre aux producteurs qui le désirent de distribuer eux-mêmes leurs documentaires sur la base d’un plan de mise en marché solide comme peu de distributeurs se spécialisent dans ce genre (à l’exception des Films du 3 Mars, et un peu Filmoption et quelques autres). Les producteurs et les réalisateurs sont souvent les mieux placés pour faire la promotion de leurs oeuvres et pour rejoindre les publics cibles.
– Permettre des budgets de promotion et de marketing plus importants à même les devis de production pour les producteurs. Ces frais pourraient inclure par exemple un gestionnaire de communauté (ou « animateur de réseaux sociaux ») pour rejoindre les publics cibles. La mise en place d’un plan promotionnel devrait également pouvoir se faire dès le développement, représentant des coûts admissibles, notamment pour la recherche des publics cibles et des niches à développer.
– Créer un portail SODEC faisant la promotion de tout le cinéma québécois afin de bâtir une image forte et diversifiée de notre cinéma. Il s’agirait d’une plateforme centralisatrice (une sorte de IMDB québécois) qui listerait tous les films québécois, annoncerait les films en salle et redirigerait les internautes vers les plateformes déjà existantes où peuvent être visionnés les films (le « Netflix » canadien de l’ONF, les différents catalogues de VSD/VOD, etc.). Afin de le rendre vivant, deux gestionnaires de communauté devraient faire le relais des nouvelles pour TOUS les films québécois, afin d’occuper plus amplement l’espace médiatique.
C’est un véritable travail d’image de marque qui se ferait là, dans le but de fidéliser les auditoires au cinéma québécois et de le rendre plus attrayant.
Lors de la rencontre, nous avions donné l’exemple atypique des Canadiens de Montréal, une équipe qui ne gagne plus de coupe… mais dont la cote d’amour n’a cessé de croître depuis 2000, grâce à une campagne stratégique réfléchie, notamment auprès des jeunes. Il faut éduquer les jeunes à regarder et apprécier le cinéma québécois. Lire l’article suivant : Le succès du Canadien…

4/ LE FINANCEMENT PUBLIC ET PRIVÉ
Dans un contexte de diminution des parts de marché du cinéma québécois, dans un contexte où les coûts de production augmentent, où les fonds publics ne suffisent plus à la demande et qu’un gouffre se creuse entre productions indépendantes et productions dites commerciales, il nous faut actualiser les modes de financement du cinéma et les adapter à l’ère des écrans multiples. L’apport de fonds privés est essentiel pour recapitaliser les fonds dédiés au cinéma et à la culture en cette ère 2.0 et pour nous permettre de rejoindre le grand public. La solution à la crise du cinéma est politique.

Voici quelques-unes de nos solutions et pistes de réflexion :
– Bien que cela soit de compétence fédérale, le Québec doit sans plus tarder faire des représentations auprès du gouvernement et de ses homologues des autres provinces afin que ce dernier mette en place des mécanismes de financement du cinéma et de la culture adaptés à l’ère 2.0 en obligeant les fournisseurs d’accès à internet qui profitent gratuitement des contenus (Bell, Videotron, Shaw…) à verser des redevances à un fond de production national, tout comme l’impose le gouvernement fédéral via le CRTC en obligeant les câblodistributeurs à verser des redevances au FMC et à d’autres fonds tels que le fonds Harold Greenberg. Le Québec devrait recevoir sa juste cote part de ces nouveaux fonds. Selon le rapport de Price Waterhouse Cooper Global Entertainment and Media Outlook for 2013-2017, les profits et la croissance les plus importants viendront du secteur de l’accès à internet et de la publicité. Les revenus mondiaux pour 2012 sont de 393,48 milliards avec une croissance annuelle de 11,1 % avec des prévisions pour 2017 de revenus totalisant 665,18 milliards. Ces redevances devraient aussi être imposées aux fabricants des écrans tels que Apple, Samsung, Nokia, aux fournisseurs de services sur écrans multiples comme Rogers, Fido, Telus, etc. Tous ces fournisseurs de service exploitent les contenus via leurs câbles avec des profits faramineux en ne versant aucune redevance aux producteurs des contenus qu’ils exploitent. Cela serait inconcevable dans le contexte d’exploitation des ressources naturelles. Pourquoi est-ce acceptable quand on parle de cinéma, de télévision et de culture? Le gouvernement et les télévisions ne peuvent plus continuer à financer seuls les contenus qui circulent de plus en plus sur nos écrans via internet. Nos gouvernements doivent imposer à ceux qui détiennent les câbles et qui profitent des contenus gratuitement à verser des redevances à la production culturelle nationale. C’est là la seule manière efficace de capitaliser pour le long terme les fonds publics disponibles pour la pérennité de notre cinéma et de notre culture.
– La licence TV et la sortie salle ne devraient plus être les seuls déclencheurs pour le financement des longs métrages à la SODEC et aux crédits d’impôt. Une combinaison de services tels que le VSD/VOD, le streaming, YouTube ou le préachat d’une licence TV étrangère ou un minimum garanti d’un distributeur étranger (ou agent de vente) combinée à un plan de mise en marché national et international solide devrait suffire à déclencher les financements. Le producteur devra démontrer que l’oeuvre saura rejoindre le public, qu’importe la plateforme. Une telle mesure est essentielle dans un contexte de fragmentation des auditoires et d’éclatement des plateformes. Cela permettrait plus de créativité au niveau des sources de revenus, plus de créativité au niveau des possibilités de diffusion tout en favorisant un meilleur rayonnement des
oeuvres québécoises au niveau national qu’international, avec des possibilités de revenus plus variés. Tous les auditoires doivent être comptabilisés pour déterminer le réel succès d’une oeuvre. Le « box-office » comme mesure de succès d’une oeuvre est aujourd’hui caduc et ne reflète pas la réalité.
– Il faudrait enjoindre les fournisseurs de contenu exploitant leur service au Canada et au Québec tel que Netflix à contribuer à la production cinématographique québécoise et canadienne. Encore ici, le gouvernement peut faire des représentations à cet égard auprès du gouvernement fédéral et de ses homologues des autres provinces.
– Certaines alternatives de financement comme le sociofinancement sont très intéressantes pour lancer un projet par exemple, cependant elles ne peuvent pas remplacer un système qui permette un financement adéquat des films. Il faut trouver des solutions à long terme afin d’obtenir des budgets suffisants pour soutenir les professionnels et leur permettre de continuer à raconter des histoires en profondeur, développées sur de longues périodes et qui requièrent des ressources conséquentes dans le but d’atteindre qualité et pertinence.
– Nous proposons la création d’un fonds de soutien au cinéma inspiré du modèle français : le CNC prélève un pourcentage sur tout billet de cinéma pour apporter des aides à l’écriture, à la création et à la diffusion d’oeuvres nationales. Ce fonds est financé exclusivement par des taxes affectées, dont une sur les entrées en salles (10,7% sur chaque billet) et une autre sur les services de télévision (TST) due par les distributeurs de services de télévision. De telles mesures ont déjà été proposées au Québec et n’ont pas été mises en place par manque de courage politique.
– Une portion des fonds ainsi recueillis pourrait être redirigée vers Télé-Québec afin de permettre à notre chaîne publique d’investir à nouveau dans les longs métrages québécois en fiction et en documentaire via le préachat de licence.
– Une meilleure gestion des fonds publics pourrait libérer des fonds pour la production en instaurant par exemple un plafond pour le cachet du producteur sur les budgets de fiction au-delà de 2,5M$, afin de mieux ventiler l’argent public et ne pas faire bénéficier seulement une minorité.
– Se défaire de tout système de type « enveloppe à la performance » en favorisant la qualité des oeuvres et la stratégie de mise en marché afin de stimuler l’excellence.
– Permettre et favoriser l’apport des investissements privés dans la production cinématographique et que les règles de la SODEC et des crédits d’impôt provinciaux soient adaptés à cet égard. Le Brésil et le Mexique ont mis en place des mesures intéressantes à cet effet.
– Une lettre a récemment été envoyée au Ministre de la Culture et des Communications Maka Kotto par l’AQTIS, l’UDA, la SARTEC, l’ARRQ et la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec le 18 mai dernier enjoignant le gouvernement à émettre une directive pour que la SODEC, le CALQ et les crédits d’impôt ne financent que les producteurs ayant signé des conventions collectives en règle avec ces associations.
Nous croyons qu’une telle directive serait catastrophique pour la production indépendante et la relève. Une telle mesure ne ferait que favoriser les plus gros producteurs et les productions de nature commerciale. Nous prônons à ce propos le statu quo comme le recommandait en mars 2010 le Rapport du comité L’Allier sur l’application des lois sur le statut des artistes commandé par la ministre de la Culture et des communications de l’époque. Il y a une zone grise située quelque part entre la production artisanale et la production industrielle qui est à préserver. C’est de cette zone que sont produits de nombreux longs métrages et films primés au Québec comme à l’étranger dont une majorité de documentaires.
– Nous proposons la création d’un fonds pour le cinéma à partir des bénéfices de Loto Québec, comme le fait la loterie britannique.
– Nous souhaitons une meilleure harmonisation des crédits d’impôt aux programmes de la SODEC et du CALQ pour mieux refléter l’évolution du marché. Le CALQ est un partenaire important dans la création d’oeuvres documentaires de qualité, et parfois atypiques, et il est primordial de pouvoir concilier différents fonds afin de bâtir des structures financières suffisantes à la création des films.

La solution est politique et c’est à ce niveau que l’état doit jouer son rôle. Il en va de l’avenir de notre cinéma, de notre culture et de notre identité. Nous nous proposons de collaborer avec le Groupe de travail et de continuer à réfléchir sur ces enjeux.

Par : Ian Oliveri et Katarina Soukup, présidents Yanick Létourneau et Sarah Spring, vice-présidents
Le 18 juillet 2013

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